Attaque sur Marloie

"La Catastrophe"

21 Mai 1944 / 11H50

Retour Page Précédente

NB: les résultats obtenus dans la recherche des auteurs de l'attaque du 21 mai 44 sont la synthèse des découvertes de trois sources:

1. Les chercheurs locaux de Marloie et Marche-en-Famenne
2. Nico Leers, un citoyen Néerlandais qui parraine des tombes de soldats alliés inhumés dans son pays; par curiosité, il a cherché comment, où et pourquoi était mort un de ses "filleuls" dont il avait adopté la tombe
3. Nico CLINAZ, qui fait des recherches sur les nombreux avions tombés dans notre pays durant la Seconde Guerre Mondiale. C'est lui qui a trouvé le "chaînon manquant" en répondant à l'appel des organisateurs de la commémoration, relayé par les médias régionaux.

 

Beaucoup de choses ont été dites à propos de l'attaque à l'origine de la "Catastrophe de Marloie" ...
Mais aussi, à l'évidence, beaucoup de choses ont été tues. Une sorte "d'Omerta" (ou pudeur?) règne pour éviter de mentionner nos alliés (un peu comme les bombardements de Laroche, Houffalize et Saint-Vith, villes rasées lors de l'Offensive Von Rundstedt: on a suggéré que l'aviation alliée avait confondu ces endroits avec des villes de l'Eifel allemand, à cause de la neige...)
Quand les premiers contacts ont été établis lors du projet de commémoration, il s'est vite avéré que beaucoup de personnes détenaient des documents, et mêmes des vérités...
Mais pour que ces personnes nous les révèlent, vérités comme documents, il a fallu montrer beaucoup de persuasion!

Autre chose : il y a septante ans que la catastrophe a eu lieu, et il semble qu'aucun effort suivi n'ait été fait pour retrouver ni l'escadrille, ni les avions, et encore moins le nom du pilote qui a tiré la rafale ayant amorcé la catastrophe!
En 1994, lors de la commémoration du cinquantenaire de la Catastrophe, il n'y a pas eu de recherches concluantes non plus.
De mon côté, j'avais bien fait quelques recherches à l'Imperial War Museum à Londres, et aux Archives Nationales de Kew, mais aucune allusion ne mentionnait ce raid sur Marloie.... Personne ne l'a jamais revendiqué!
Pire: le NCAP, qui recueille, traite et gère les photos aériennes faites par les reconnaissances alliées durant la Seconde Guerre Mondiale, n'a même pas le nom de Marloie dans ses listings ou fichiers! La photo la plus proche a été faite à Marche, le 12 Août 1944! Marloie? Connais-pas!

En bref, lorsqu'il s'est agi de déterminer qui avait réellement attaqué et détruit la gare et les deux trains qui y étaient stationnés, nous avons commencé à solliciter de nouveaux témoignages. En effet, ceux qui avaient été spontanément livrés montraient beaucoup de discordances, de contradictions.

1. un témoin, âgé de 12 ans à l'époque, affirme que les attaquants étaient des "avions à deux queues" (des P38 Lightnings)
2. un cousin, aujourd'hui au Mexique, mais âgé de 9 ans en 1944, garantit avoir vu deux de ces P38 survenir de la direction de Verdenne (et se diriger vers Marloie) , mais sans plus être sûr s'ils avaient surgi avant ou après l'explosion. Or, il a été dit que deux avions se sont dégagés d'une formation pour attaquer le train...
3. Peu après le déclenchement de la catastrophe, un pêcheur à la ligne à Heure-en-Famenne dit avoir vu un avion, manifestement endommagé, venir de la direction de Marloie et se diriger vers le nord. Il affirme que c'était un monomoteur... Heure est située à une douzaine de Km au nord de Marloie (à vol d'oiseau)
4. Lors de l'attaque, les avions attaquant venaient des Montenées, colline au sud de la station de Marloie
5. des bruits avaient également couru... disant que l'attaque aurait été exécutée par un belge (un cinacien!), mais rien n'est jamais venu confirmer cette hypothèse... En fait, la RAF n'avait pas de pilote originaire de Ciney dans ses rangs à l'époque!
6. Enfin, sur le site de Marloie (aujourd'hui désactivé), monsieur Hisette, instituteur à Charneux, narre (au témoignage 3) l'action de chasseurs-bombardiers américains (straffing) sur les camions allemands faisant la navette entre Marche-Marloie et les Bois de Nassogne. Peu après l'incident du straffing, ils entendirent deux violentes explosions du côté de Marloie.

 

Mais lors des reportages des télévisions locales et régionales, les organisateurs de la commémoration avaient lancé des appels aux témoins et à tous ceux qui pouvaient les aider à voir plus clair dans cette attaque. Le soir du 25 mai, un message de Mr Nicolas CLINAZ est parvenu en soirée à Marloie, nous informant que, chercheur d'épaves et de vestiges de la Seconde Guerre Mondiale, il avait découvert (depuis quelque temps, déjà) le site du crash d'un P47 Thunderbolt au bois de Gougnies, près de Biesmes, crash survenu le 21 mai 1944 vers 12H22. Les Archives allemandes dirent que, grâce à sa plaquette d'identité (les "Dog-tags") , elles identifièrent les restes du pilote comme étant ceux du Major Richard T. DEABLER.

Il a alors regardé dans les listes des pilotes tués à l'ennemi (KIA = Killed in Action) ce jour-là, et il a découvert que la victime était le CO (Squadron Commander) du 53 Fighter Squadron du 36 FG basé à Kingsnorth, au sud d'Ashford (Kent). Sur le rapport officiel du crash, selon l'ailier du pilote crashé, l'avion de son leader avait été endommagé lors de l'attaque d'un train de marchandises, "manifestement des munitions", vu l'explosion qui résulta du mitraillage!
Dès lors, comme la mission première du 36th FG (36ième Groupe de Chasse) était un noeud ferroviaire dans la région Metz-Longwy, une ligne tracée entre ces villes et Ashford dans le Kent (base des P47) permet de se rendre compte que cette formation rejoignait sa base en Grande-Bretagne. Au passage sur Marloie, comme il lui restait beaucoup de munitions, le leader a décidé de "faire une passe" sur le train de marchandises

Lorsque les balles de ses 8 mitrailleuses de calibre .50 (un demi-pouce, c'est à dire 12,7 mm) touchèrent le train (1 balle sur trois étaient de type "API", c'est à dire Armour Piercing Incendiary, ou perforante et incendiaire, plus les explosives et traçantes ), les munitions (450 Tonnes de TNT/Amatol!) explosèrent, et en combinaison fortuite avec l'essence de l'autre train, provoquèrent un souffle qui rappelle celui produit par les modernes "Bombes Fuel-Air"... Cela explique l'incroyable puissance de l'explosion, et les dégâts provoqués au village!

Le pilote qui décida d'attaquer était le Major Richard Thurston DEABLER.

Le Major Richard T. DEABLER,
le jour de sa nomination à la fonction de CO du 53 FS

Il était né à Schoharie dans l'état de New-York le 5 mars 1920. Il venait de fêter ses 24 ans. Il avait pris le commandement du 53 Fighter Squadron le 10 mai, donc, juste 11 jours auparavant. Faisant partie du 303rd Fighter Wing, le 36 FG était le dernier groupe de chasse (sur 18!) de la 9th Air Force à être arrivé en Europe. Il venait d'Ainsworth, dans le Nebraska, où les pilotes avaient été formés sur Thunderbolt P47 sur l'aérodrome Scribner. Le personnel du 36 FG, en tout 1500 personnes, était arrivé à RAF Kingsnorth au début mars, après une traversée de l'Atlantique en convois de transport de troupes.

Deux Republic P-47D et -E Thunderbolt du 36 Fighter Group à Kingsnorth avant Août 1944.

Le 21 mai commençait l'opération "Chattanooga Choo " qui consistait à attaquer tout le système ferroviaire utilisé par l'occupant. Plus de 600 avions alliés, la plupart, des chasseurs-bombardiers, furent envoyés sur le Continent ce jour-là pour provoquer le maximum de dégâts aux gares, gares de triage et matériel roulant.
Ce dimanche, à 10H10, le 53 Squadron s'envola de RAF Branzett, un autre aérodrome de la 9th Air Force, pour une mission qui devait durer 3 heures..
En effet, en vue du débarquement sur les côtes françaises, l'USAAF (United States Army Air Forces) avait créé la 9th Air Force, une aviation tactique destinée à accompagner les forces terrestres de l'autre côté de la Manche (au même titre que les Britanniques, qui eux, avaient créé la 2d ATAF). Elle avait donc installé ses unités sur des aérodromes temporaires proches des côtes françaises, au sud de Londres, pour la plupart!
Il volèrent d'abord vers Douvres, pour regrouper leurs formations et atteindre leur altitude de croisière de 4000 pieds, puis passèrent la côte française à Hardelot (commune au sud de Boulogne) vers 10H50 pour éviter les sites connus de Flak (Défenses Contre Avions). Ensuite, cap sur Saint Quentin, Aubenton, Sedan et Metz. Là, ils attaquèrent à la bombe les gares de triage et de formation de la région Metz-Thionville. Chacun reprenait ensuite le cap Nord-Ouest, pour rejoindre les bases anglaises; il semble que le regroupement prit du temps, car comme c'était une de leurs premières missions sur le continent, les consignes étaient d'éviter de voler seul, proie offerte à la chasse allemande... (Ce qui expliquerait peut-être le ralliement des deux P38 vus par plusieurs témoins). Point important: ils volèrent plus au nord que prévu sur leur plan d'opération...

Arrivés au-dessus de Marloie, venant des Montenées, forte colline située au Sud de la gare, ils aperçurent le train attendant d'être accepté à Marche (on note que personne n'a jamais mentionné le train d'essence, sans doute camouflé sur les voies bordant la campagne du Gerny); le Maj Deabler décidant d'attaquer, il se détacha de la formation, suivi de son ailier. Surpris par la puissance de l'explosion (décrite par l'ailier à son retour comme ayant une hauteur de 3000 pieds et couvrant une surface d'un diamètre de 1 mile!), les deux avions passèrent dans le nuage de flammes et de débris à une altitude de 800 pieds. Percuté par des débris, l'avion du Major DEABLER en sortit en flammes. Son ailier le lui signala par radio, et le prévint qu'il lui fallait envisager de quitter son avion en perdition. Pendant ce temps, plusieurs des avions de la formation (qui tournaient en altitude) eurent leur moteur étouffé par le manque d'oxygène, pompé par l'appel d'air de l'explosion. Tous parvinrent à relancer leur propulseur, sauf le Maj DEABLER qui éprouvait des difficultés, non seulement avec son moteur, mais aussi pour maintenir sa machine en l'air! Son ailier lui conseilla plusieurs fois par la radio de quitter l'avion en perdition, en l'accompagnant sur la route du retour. Finalement, au moment où il allait ouvrir son canopy pour sauter en parachute, l'avion décrocha et tomba en vrille. Le pilote n'avait pas eu le temps de sauter, et le 1Lt CROW, l'ailier, dit que malgré avoir tourné 4 ou 5 fois autour des flammes de l'avion crashé, il ne vit plus son leader...

Sur le rapport du crash (MACR - Missing Aircrew Record), le lieutenant CROW indique, par une croix, "l'endroit où l'avion du Maj DEABLER s'est écrasé" ("X indicates spot where RT DEABLER's plane crashed"). Sur ce schéma, un calque d'une carte de la RAF, il indique un endroit entre Florenville et Arlon, plus ou moins à l'emplacement de la commune de Meix-devant-Virton! Cela parle beaucoup de la précision de la navigationdes aviateurs américains! Il ne s'était même pas aperçu, dans le stress créé par la situation d'urgence, qu'ils avaient traversé la Meuse! Il était à près de 120 Km du point de crash désigné, et à environ 70 Km de Marloie. Il avait donc pu encore voler près d'une demi-heure! Le Major DEABLER était la première victime fatale des activités militaires du 53 FS en Europe!

Pour ne rien arranger, la narration "officielle" de la campagne européenne du 36 FG "Prepared to Prevail" dit que l'explosion arriva au-dessus de Metz, avant que tous les avions n'aient pu jeter toutes leurs bombes...

Le rapport allemand (exploité après la reddition de mai 45) précise que les restes du Maj DEABLER ont été ensevelis dans le "cimetière ennemi du Culot" (près de Beauvechain). Le corps a été identifié grâce à ses plaques d'identité. Les services américains l'ont exhumé après la libération, pour le réensevelir ensuite dans le cimetière militaire américain de Margraten , aux Pays-Bas (quand vous allez vers Maestricht, venant de Liège, vous prenez la sortie "Cadier en Keer")

La tombe a ensuite été parrainée par Nico LEERS, un néerlandais passionné par les choses de l'Aviation. Son site est visible sur Coordonnées. Ayant voulu savoir comment, pourquoi et où son "filleul" avait péri, il a gratté toutes les archives disponibles et est remonté "physiquement" jusqu'aux Etats-Unis, puisqu'il a même visité la famille qui réside aujourd'hui en Caroline du Sud!

En Belgique, de tels parrainages sont organisés par l'Association "Le Briscard". Coordonnées

 

Retour Page Précédente

 


2 Juin 2014 -- Révisé le 1-aoû-16 . -- © Wallonia asbl
Tous droits réservés.
Remarques/Remarks : Charbin

web counter